01.07.2009

"Judas, my friend, stay with me."

Une petite note personnelle, juste comme ça.

J'ai regardé pour la première fois de ma vie "La Dernière Tentation du Christ". Vous vous douterez sûrement de la raison précise pour laquelle je tenais à le voir mais, à dire vrai, savoir que Keitel jouait Judas (et ça, je le savais depuis longtemps) suffisait en fait à me contenter...à tel point que j'aurai pu mourir sans voir ce film.

Mais ce qui est fait est fait, et je l'ai vu. Sachez-le, pour une personne comme moi, ça pose un tas de problème de regarder un film comme celui-ci...j'ai longtemps cru être "bénie" par des parents non catholiques qui, se pliant sans efforts à mes requêtes, m'exemptaient de catéchisme et de toute cérémonie obligatoire dans mon école privée.

Bien sûr, je ne regrette pas ces mercredis après-midi libres, ni ces heures hors des églises où je jouissais de mon statut si privilégié.

Pourtant, le fait est là: je n'ai aucune culture biblique...et quand je dis aucune, je veux bien dire aucune. Mon ignorance en la matière est proprement outrageante et le plus triste dans l'affaire est que je le regrette sans cesse...mais, quand on n'est pas une grande lectrice de base, les Ecritures sont franchement peu recommandables il faut bien l'admettre. A ma décharge, je précise avoir réellement essayé. En me forçant, pour un devoir, j'ai réussi à lire l'Apocalypse en entier avec grand mal.
De plus, et ça je l'admets sans regrets, j'ai préféré passer du temps à regarder des films plutôt qu'à parfaire ma culture religieuse.  

Tout ça pour dire que, lorsqu'on baigne dans une telle ignorance et qu'on est d'un naturel aussi soupçonneux et méfiant que moi, ça pose des problèmes de regarder "La Dernière Tentation du Christ"...adapté du livre de Nikos Kazantzaki...

Mais en fait, comme je n'ai pas aimé ce film, ce n'est pas vraiment de lui que j'ai envie de parler...donc, je saute direct jusqu'au coeur du sujet: Judas.

Ma première "rencontre" avec ce "personnage-concept" remonte à si loin que je ne saurai en parler, ni m'en souvenir. Je crois qu'avant même de l'entendre associé à "traître" je l'avais fait naître (par pure invention peut-être) sous ma coupe comme concept de "culpabilité"...et donc de "rédemption"...

Pourquoi ce concept me frappe-t-il autant encore et toujours? Moi qui n'ai jamais enfreint la loi, qui n'ai même jamais ressenti un quelconque besoin de heurter une personne intentionnellement...? Je ne suis pas une sainte, je mens comme je respire, toujours pour me sortir de l'embarras, je suis une trouillarde de première, je suis bête comme mes pieds...mais comment se peut-il que de pathétiques défauts comme ceux-ci me fassent tant souffrir d'un besoin de rédemption?
Pourquoi, lorsque j'ai vu White offrir sa vie pour un flic puis l'achever par balle dans une étreinte impossible, j'ai suffoqué si fort sous le bruit de l'impact?

Je ne sais pas ce qu'il en est de ces raisons cachées quelque part, mais, en mon for intérieur, j'ai une affection pour les coupables...ceux qui se savent coupables...et Keitel n'a cessé de leur prêter ses traits et de s'en faire le sublime avatar.

Judas se retrouve donc coupable de délation...

Or, la deuxième rencontre "directe" par laquelle j'appris à mieux le connaître et à mieux l'aimer fût le fruit "littéraire" de Jorge Luis Borgès. Sous la plume d'un auteur imaginaire, Nils Runeberg, Borgès imagina "3 versions de Judas". Trois interprétations du personnage qui en firent, à chaque tentative, le portrait même de la sagesse et de l'humilité. Trois Judas, coupables d'amour et de fidélité envers le Christ et les Hommes.
J'ai pleuré quand j'ai lu tant de beauté en si peu de pages. Je ne saurai toujours pas mettre un doigt sur le noeud de mon problème mais, dans un ouvrage entièrement riche, complexe et lumineux, c'est cette nouvelle-ci qui m'a frappée.

Dire que je ne sais rien de ce personnage, de sa "création", de ses premières apparitions, ni même de son pêché...à tel point qu'il est d'abord un grand homme pour moi, plus admirable que Jésus lui-même à mes yeux...sans savoir pourquoi on le condamne, pourquoi son nom est une insulte, je sais pourquoi il est grandiose et si méritant de mon respect.

Puis vint le Judas de Scorsese-Kazantzaki...là, je suis bien obligée de parler un peu du film que je n'ai pas du tout aimé. Engoncé dans des plans statiques, peureux, qui semblent dire "Voyez comme on est prudent et qu'on évite à tout prix le sacrilège ou le blasphème" alors même qu'il est déjà commis dans la "re-présentation" et dans "l'usurpation" de ces noms et de cette histoire par des corps étrangers, le film s'immobilise dans sa propre contemplation, n'assume pas du tout son côté filmique pour nous "raconter" une histoire et se contente d'emphaser (à grands renforts de ralentis et de musique...juste...intenables, y en a trop!!!!) chaque instant d'une histoire qu'on connait déjà...sauf moi bien entendu, vu que je suis une grosse inculte. Pourtant, on n'est obligé de s'étonner de la chose quand on sait que le livre de Kazantzaki a été interdit par le Vatican...pourquoi le film est-il donc si mal à l'aise? Qu'il le soit au début, quand Jésus est faible et en proie au doute, d'accord...mais sur 2h43 ça finit très vite par peser et les tâtons épuisent finalement bien plus qu'une course franche à travers la "libre intérprétation" si "blasphématoire"...qui, à moi au demeurant, ne me pose aucun problème.

 

Bien sûr, on est loin de la mobilité, de la nervosité d'un "Who's that Knocking at My Door?" ou d'un "Mean Streets" qui soufflaient un vent de jeunesse et de frâicheur dans les rues de New York.
Pour un sujet qui lui tient tant à coeur, Scorsese m'est apparu très frileux...à tel point que je me questionne encore finalement sur l'intérêt d'un tel film.

Dafoe, que j'aime pourtant de mon amour véritable (véritablement cinéphagique) est lui aussi terriblement froid, si froid que mon empathie pour lui s'est très vite altérée, et "Dieu" sait que j'avais envie d'y croire...

 

Vraiment, je comprends mieux la réflexion judicieuse de Scorsese suite au chef d'oeuvre d'Abel Ferrara: "Bad Lieutenant est un film clé. J'aurai voulu que La Dernière Tentation du Christ ressemble à ce film."

Moi aussi Marty...


Reste donc Keitel...Judas. Le seul à sourire une fois dans un plan illustrant encore son humilité, si assumée qu'elle dégage une chaleur irréelle dans ce film glacé de l'intérieur, à la fois couard et prétentieux!

Judas donc...qui doute, qui sourit, qui s'énerve, qui pleure...le seul personnage que Keitel fait véritablement vivre, le seul personnage qui devient propriété de l'acteur et qui, là encore, n'est pas écrit comme un traître mais comme le plus fidèle des apôtres, qui répond avec grand-peine à sa demande de le donner aux Romains pour accomplir la Prophétie, celui-là même qui remet Jésus sur le chemin de Dieu après "sa dernière tentation". 

Est-ce un hasard que seul ce personnage semble se dégager de ce film? Est-ce que ça ne l'a fait qu'à moi? Ai-je rêvé les défauts de ce film pour ne voir que Judas?
Encore une fois, je repense à Borgès et à son "Deutsches Requiem" dans lequel un SS meurt sans regret et discourt sur le bienfait de ses actes et de celui de la guerre qui à crevé l'abcès de l'Allemagne et lui apprendrait à renaître plus forte...qui a aussi allié des pays et déclenché un ordre cosmique de conséquences finalement inhérent à tout acte, bon ou mauvais.

Sans aller jusqu'à faire "le mal" sciemment et sans autre motivation, la beauté de la chose réside dans l'élargissement de la vision, que ne peut posséder que celui qui s'arrête, à un moment, de regarder le coupable et d'estimer le poids nécessaire de sa condamnation.

28.05.2009

John and Alan

D'abord, une p'tite promo. Mon frérot a un blog. Here it is: http://johnvsjohn.over-blog.com/

des liens sympas sur des sujets artsy, go keep him company.

 

Quant à moi, je m'efface pour vous laisser avec Alan Moore.

 

Les saints de novembre

 

1064 après J.-C.

 

Avec l'âge, le moment du réveil est devenu un grand trouble. Je ne sais plus en quelle décennies de cette existence s'ouvriront mes yeux: boiteuse et brûlée d'engelures près du vieux portail de l'église, ou ici, dans ma cellule du couvent, avec au mur le premier bleuissement morbide du matin; le bleu des défunts.

 

Ma banquette est si dure que je sens les os qui sont à l'intérieur de moi, agités, impatients de sortir. Plus pour longtemps, se disent-ils. Elle est vieille. Plus pour longtemps. Sous la rêche couverture crépusculaire, un froid lancine la moelle affamée de ma mauvaise jambe, et je sais que nous sommes en novembre. La nuit dernière, en cette veille de la Toussaint, j'ai rêvé que j'étais un homme.

 

Aveuglé par la pluie, il chevauchait dans la nuit farouche sur un cheval de fièvre en venant par ici, vers Northampton, que j'appelais Ham Town dans mon rêve, je ne sais pourquoi. Le crachin me piquait la figure et des courants d'air glacé de bousculaient dans mes oreilles, et en chevauchant, il me semblait que j'avais toutes les terreurs de novembre à mes trousses, des mâchoires féroces qui claquaient près des paturons écumants de mon cheval, si bien que j'en pleurais de peur, et que, quand je me suis éveillée, je n'ai pas su tout d'abord en quelle année j'étais et j'ai placé la main sur le cuir de mon sexe, par peur de trouver à sa place l'instrument de cet homme, mea culpa, mea culpa, Sainte Vierge, pardonnez-moi.

 

Avec des craquements dans la poitrine, je me lève de ma couche, rejetant le drap rance, pour enfiler en un seul mouvement grelottant mon habit de bure, ses plis rêches, gris contre le gris de l'aube. J'achève de m'habiller dans la pénombre et je claudique au long des passages en pierre humide vers les matines, où j'en rends grâce à Dieu d'être même capable de claudiquer, et je m'attache à la Passion de Notre Seigneur. Je médite les mystères, j'égrène le chapelet et j'énonce les noms.

 

Quand on prend en compte mon pied paralysé, on m'assigne une tâche où je n'aurai pas loin à marcher, comme lorsque je m'occupe des jardins, ici, à Abingdon. Mes poings osseux tirent entre les mauvaises herbes, et souvent mes pensées se tournent vers Ivalde, maintenant, à l'époque où il entretenait les tombes et les jardins de la vielle église et où j'étais couchée contre le montant du portail, pour mendier. Parfois il discutait avec moi, des paroles d'idiot qui n'avaient plus aucun sens depuis qu'un cheval attelé lui avait décoché une ruade dans le crâne, quand il n'était qu'un gamin. Je me rappelle encore ses pâles yeux verts, ses cheveux roux de Normand. Il n'avait pas plus de seize hivers, et pas en lui une once de méchanceté.

 

« Alfgiva, me disait-il, un jour je prendrai la route et j'irai en pèlerinage à Rome, tout en l'honneur du Drotinum. Qu'est-ce que tu en penses? » Drotinum était un mot par lequel il entendait Saint Pierre, béni soit son nom. Le mot signifie « Seigneur ». Et il parlait, parlait de Rome et de tous les endroits où il irait, et j'étais couchée contre le pilier du portail, avec ses pierres nues qui s'enfonçaient dans mon dos et, que le Seigneur me pardonne, je le haïssais.

 

 

 

En boitant vers Jérusalem

 

1100 après J.-C.

 

 

Dur comme un acier neuf, le soleil tranche dans un lard de nuages, bien que l'effort semble épuiser sa lumière. Je suis vieux, mais ce monde incessant, épuisant, est toujours là. Échauffées par la selle, mes hémorroïdes me tourmentent; voilà pourquoi la bile me rend d'humeur cholérique en ce matin d'averses, et j'ai par deux fois gifler mon écuyer. Alors que nous descendons la rue des Juifs dans la puanteur et les clameurs de la foire aux chevaux, il se laisse distancer et chevauche derrière moi, pour ne pas que je voie le poison dans son regard.

 

En avant, mes chiens courent parmi les négociants de la foire et leurs haridelles dévorées par les mouches. De leurs mâchoires roses, humides et plissées comme des connins, ici et là, ils happent et mordent par jeu une cheville ou un paturon. La foule recule pour me céder le passage, toute cette engeance de Saxonie aux crânes carrés, bave au menton, même si leur filles sont souvent belles. Le sabot de mon destrier choque bruyamment la terre battue dans le silence tombé maintenant sur la foire, comme le chuchotis des jupe d'une accorte femme fait taire une salle d'auberge. Tandis que je passe, les voilà qui portent maintenant devant moi la à leurs fronts couverts de croûtes, et qui lèvent des yeux inquiets. Si je n'étais pas estropié et vieux, je coucherais sous leurs yeux tant avec leurs femmes qu'avec leurs filles, avant de leur trancher la tête...

 

Il ne faut pas que je pense à des têtes.

 

Mon écuyer et moi poursuivons notre chemin. La foule se retricote dans notre sillage, et reprend ses bavardages et ses marchandages, notre passage en son sein semblable à une blessure déjà guérie. Devant moi, sur ma gauche, l'église en ruine dresse avec lourdeur l'or sale de ses murs en grès, dédiée à saint Pierre par l'intercession duquel on a trouvé ici les reliques de saint Ragener, du moins l'histoire le dit-elle. Une bonne sœur d'Abingdon, une demi-folle morte depuis au moins vingt ans, a parlé d'un ange ou d'un saint oiseau à l'intérieur de l'église qui a guéri ses jambes estropiées.

 

Tant mieux pour elle, mais moi qui suis boiteux et perclus de douleur, je sais que sa vision n'était que ces délires qui prennent les femmes quand cessent leur saignées mensuelles. Depuis la Croisade, je suis fâché avec Dieu. Un rayon tombe maintenant du Ciel pour frapper l'église, si bien que ses fenêtres béantes semblent s'emplir de lumière, mais je sais que c'est une clarté trompeuse, bientôt perdue dans la bourrasque.

 

La pluie de cette île: l'intérieur de ma cotte est déjà trempé après l'averse subie au cours de la chasse, tôt ce matin. L'humidité de la région a fait fleurir sur ma joue une eschare qui n'y a pas toujours été, mais mes lamentations maquent d'énergie et de conviction. Y a-t-il jamais eu là-bas, dans ces Saints déserts, un matin où je ne me suis pas éveillé pour trouver mon ventre noir de mouches, la sueur tirée de moi comme par bouillon, pour former une flaque entre mes mamelles, et où je n'ai pas imploré de connaître de nouveau cette lumière maladive du Nord, ce crachin dans mes yeux? Le soleil ici ne nous jette que des miettes, ayant déjà prodigué ses largesses aux lointains Païens, dressés parmi leurs collines de sable.

 

 

Alan Moore, La Voix du Feu, traduit de l’anglais par Patrick Marcel, 329 p., Calmann-Lévy

20.05.2009

Scènes d'Anthologie part 04

allez, deux petites pour le vieux sensei.

 

Yojimbo:

 

 

Sword of Doom