30.03.2008

6h42

c'est la 150ème note...non pas que ce soit si important de le noter, mais 150 est un nombre que j'ai toujours trouvé...joli.

 

j'me rends pas bien compte si ça fait beaucoup ou pas beaucoup de notes pour un blog commencé je-ne-sais-plus quand...mais j'ai le sentiment que j'ai surtout mis beaucoup de n'importe quoi, et de n'importe quoi inintéressant. enfin...en même temps, pour ce que j'avais vu, les blogs n'étaient pas forcés d'être intéressants...mais dans un souvenir lointain et brumeux, j'entends de nouveau cette voix qui me soufflait d'entreprendre ce truc vaguement informatique (qui selon moi prenait naissance dans l'egocentrisme forcené d'un/e désespéré/e en quête d'attention) pour partager ma "richesse"...j'espère que cette personne se reconnaîtra, et aura la décence de se dénoncer, car c'est elle que vous devez blâmer!  

 

j'ai essayé de ne pas me prendre au jeu, et de ne jamais croire que je disais des trucs intéressants, et encore moins intelligents...le problème, c'est que le constat est bien là: je n'ai effectivement rien dit d'intelligent, rien dit d'intéressant et heureusement que vous êtes peu nombreux à lire ça sinon ma culpabilité s'en trouverait décuplée.

 

j'avais donc décidé de vous parler enfin des choses que j'aime, d'y mettre du coeur, de la passion et un bout de matière grise et gluante...mais un autre constat s'étale devant mes yeux quelque peu fatigués...je ne sais pas mettre des mots là où je mets du coeur.

 

alors finalement, j'ai volé quelque chose pour vous...quelque chose que j'aurai aimé écrire...vraiment j'aurai aimé...mais bon...l'important, c'est que ce soit beau et que je sois tombée dessus.

 

John Cassavetes - La meilleure façon de marcher

 

Découvrir l'oeuvre du regretté John Cassavetes dans un cinéma de Limoges peut former un cinéphile. Après Cassavetes, la vie, c'est comme au cinéma.

 

Affirmer abruptement qu'un jour un film a non seulement bouleversé ma façon d'apprécier l'art mais aussi déterminé, pour plusieurs décennies, une attitude existentielle peut sembler puéril ou exagéré. Durant l'hiver 1974 (j'avais 16 ans et j'habitais Limoges), j'ai découvert Husbands de John Cassavetes et ne m'en suis jamais remis. Devant moi, deux soirs de suite, sur une pellicule dont la texture granuleuse m'avait sidéré, des hommes chantaient, pleuraient, transpiraient, buvaient jusqu'à vomir, parlaient des heures entières avec des filles sur un lit, sans que la caméra ne les quitte ou que le metteur en scène ne leur demande de faire plus court, comme au cinéma. Fascination, hébétude, profond mystère : comment pouvait-on réaliser des films pareils, et surtout pourquoi cet interminable happening douloureux (j'étais sorti fourbu de chaque projection) me serrait-il la gorge, me dévastait-il l'esprit avec autant d'âpreté ?

 

A l'époque, voir en France (a fortiori en province) un film de Cassavetes relevait de la gageure. Il a fallu attendre avril 1976, la sortie d'Une Femme sous influence, pour tenter d'éclaircir un peu l'énigme de ce que j'avais ressenti. Grâce à Peter Falk, toute l'équipe passait chez Drucker (Les Rendez-vous du dimanche), faisait la une des quotidiens, bénéficiait même d'une avant-première France soir, sommet surréaliste (dans la salle du Gaumont-Sud, le public scandait "Columbo ! Columbo !" ) d'un invraisemblable malentendu médiatique. J'ai pris le train avec ma mère (je lui avais dit "Je veux que tu voies ça") ; face à sa mine accablée par 146 minutes d'hystérie, je me souviens lui avoir timidement demandé "Alors, ça t'a plu ?" Elle a répondu "Oui, beaucoup, mais c'est... spécial." Plus tard, elle a ajouté "Ça n'est vraiment pas un film ordinaire." Avec ses mots simples, sa perception au feeling, elle m'avait fourni la confirmation que j'espérais secrètement... Car, malgré l'apparence plus accessible de l'histoire, Mabel Longhetti était bien la s'ur de blues des trois maris en rupture de ban. Elle cristallisait, par sa soif d'authenticité antisociale, sa volonté farouche de résistance aux assauts de la normalisation, un malaise aigu que je n'étais pas loin d'éprouver sourdement. Alors, pour formuler, concrétiser son irrépressible besoin de transparence affective, elle se cabrait, grimaçait, tendait ses muscles, les contractait ; simultanément, elle cherchait le contact qui rassure, effleurer les corps aimés, s'y agripper, s'y réfugier afin d'éviter le naufrage. Peu à peu (on ne soulignera jamais assez la puissance émotionnelle du plan-séquence !), sa lutte frénétique pénétrait en moi, universelle et particulière, signe (je l'ai compris plus tard) des créations essentielles. Cette perception pathétique des tourments humains se synthétisait dans la scène terrible précédant l'internement forcé, psychodrame chaotique où l'ensemble des personnages (Mabel, Nick, sa mère, le médecin, les enfants) se battait, au propre comme au figuré, avec les cadres, tentait d'échapper à l'enfermement, à l'asphyxie, titubait, gisait, se redressait, fuyait, réapparaissait. La consubstantialité entre forme et expression m'était subitement apparue avec une intensité poignante : Cassavetes vivait, Cassavetes filmait.

 

A partir de ce moment, en compagnie de quelques copains (dont Pascal Ribier, qui est devenu ingénieur du son pour Eric Rohmer, et Jean-François Jeandillou, désormais linguiste à Nanterre), l'occupation principale a été de guetter les apparitions (la plupart du temps uniques) des uvres précédentes à Paris : Ainsi va l'amour (ancien titre français de Minnie et Moskowitz) couplé à La Reine Christine dans un vénérable cinéma kitsch dont j'ai oublié le nom (et qui pratiquait l'usage révolu du double programme à prix réduit), Faces en version originale non sous-titrée à la Cinémathèque de Beaubourg (elle venait d'ouvrir) ; en parallèle, nous attrapions au vol les premiers Kenneth Loach (Kes, Family life), Shirley Clarke (The Cool world, Portrait of Jason), Robert Kramer (The Edge, grand baptême expérimental, Milestones), Jim McBride (Glen and Randa), Monte Hellman (Macadam à deux voies), mais aussi Chantal Akerman, Philippe Garrel, Jean Eustache, Jean-Marie Straub, l'écurie Corman (Paul Bartel et son inénarrable Death race 2000, Steve Carver, Jonathan Demme, Jonathan Kaplan), les pornos de Gérard Damiano et Henry Paris/Radley Metzger (ah, The Opening of Misty Beethoven !), sans oublier, au passage, une collection scintillante d'ovnis cinématographiques aujourd'hui oubliés comme Sleeping beauty de James B. Harris, The Scenic route de Mark Rappaport, The Mafu cage de Karen Arthur. Cassavetes nous avait ouvert une porte, que nous avons franchie instinctivement, sans jamais retourner sur nos pas ni interrompre le voyage. Celle, bien entendu, de la différence, où tout est permis à travers cette suprême liberté qu'autorisent passion et détermination rebelles. Le point d'orgue de notre quête quasi initiatique a consisté en une soirée qui demeure l'un des meilleurs souvenirs de mon parcours cinéphilique : la présentation à Beaubourg sur écrans juxtaposés (avec alternance aléatoire du son) de l'intégralité des Chelsea girls d'Andy Warhol...

 

Je n'ai nullement l'intention de gloser ici sur l'essence de Cassavetes, d'autant que la critique publiée avant et après sa mort (notamment Thierry Jousse, Laurence Gavron et Denis Lenoir) a circonscrit son style, ses thématiques, les sous-tensions induites par sa formalité radicale, le poids de son influence sur les nouvelles générations (Scorsese, Jarmusch, Ferrara, etc.), avec clairvoyance, sensibilité et érudition (il y avait eu auparavant Cinéastes, de notre temps d'André S. Labarthe et Hubert Knapp, qui pénétrait dans le fameux garage-salle de montage, illustration exemplaire d'indépendance et d'opiniâtreté) ; nous avions par ailleurs dégoté au défunt Zinzin d'Hollywood un vieux numéro des Cahiers du cinéma d'octobre 1968 dont le sommaire ­ excusez du peu en matière de défrichage ! ­ regroupait des interviews, études et notes concernant Clarke, Cassavetes, Warhol, Kramer, Ivory, Straub, Hellman, Hanoun et Bénazéraf !). Toutefois, une ou deux idées qui me taraudent, suggérées par la sortie tardive d'Opening night (quatorze ans de patience enragée !) et une énième vision récente de Meurtre d'un bookmaker chinois (ex-Bal des vauriens) : si le projet cassavétien, peu ou prou, se concentre sur une tentative fiévreuse de captation d'un ineffable protéiforme, mouvant, qui émane des êtres, leur résiste, leur échappe, les nourrit en les épuisant et les révélant, sa transfiguration artistique, cet inimitable effet physique de réel inlassablement travaillé, remodelé, distendu, acquiert une dimension encore plus tragique (à la limite du supportable), confronté frontalement à son double cathartique, la création. Je suis définitivement ému par tous les films de Cassavetes (y compris Un Enfant attend et Big trouble), jamais autant que lorsque Cosmo Vitelli, blessé, se réfugie dans son cabaret, le Crazy Horse West, pour introduire (une dernière fois ? ­ peu importe) le numéro de Mister Sophistication et des stripteaseuses, ou quand Myrtle Gordon, ivre morte (il faudrait presque inventer l'expression "ivre vivante"), traverse l'espace (métaphorique, on s'en doute) qui mène des coulisses à la scène théâtrale (la pièce se nomme The Second woman !). Nous touchons alors, je crois, aux enjeux intimes du cinéaste qui devait penser, à l'instar de Bergman, Pasolini, Fassbinder ou Almodóvar (auquel j'emprunte la citation suivante), que "la réalité a besoin de la fiction pour être complète, plus vivable", quitte, sur la durée, à consumer son énergie dans une matérialisation forcenée de l'impalpable et s'apercevoir qu'on ne peut rien donner d'autre que des torrents d'amour ("I can't give you anything but love, baby", fredonné a cappella lors de l'épilogue du Bookmaker chinois). Ce qui, au bout du compte, n'est déjà pas fréquent !

 

J'en arrive ainsi au registre le plus précieux de mon attachement indéfectible à Cassavetes. Vrai cinéphile convulsif, j'adore évoquer les films. Mon discours est scandé par une incontournable formule, "C'est comme dans...", prétexte perequien à "stimuler la racontouze" visuelle. Je souhaiterais donc, en guise de conclusion, faire partager quelques magnifiques mirages de la vie (pensée furtive pour Douglas Sirk) qui émaillent mon existence, la fondent et l'irradient : le concours de chansons dans Husbands, où Cassavetes, Falk et Gazzara s'acharnent sur une pauvre fille qui n'arrive pas à se laisser aller, Minnie et Moskowitz improvisant un slow sur un parking, Cosmo Vitelli devant sa boîte de nuit épongeant le sang qui coule le long de sa veste... et Gena Rowlands, épuisée, anéantie, à la fin d'Opening night ; Bobby, son accessoiriste, lui chuchote "Miss Gordon, j'ai vu bien des gens ivres dans ma vie, mais jamais personne aussi ivre que vous et qui soit encore capable de mettre un pied devant l'autre." La fonction de l'art n'est en aucun cas l'utilité, mais il arrive parfois (la trompinette de Vian, les peintures de Francis Bacon, certains romans de Bukowski) qu'il s'impose à quelqu'un comme une nécessité imparable. L'âge avançant, je perçois mieux à quoi me sert le cinéma de Cassavetes : à pouvoir, quoi qu'il advienne, mettre encore un pied devant l'autre.

 

A Michel Fridemann et son "ciné-club de 17 h 45".

 

Par Marc Bruimaud

les inrocks

29/12/99

Commentaires

Et bien je serais le premier à venir en sauveur^^.

Je n'ai lu que la première partie de ton message bien que la seconde semble interressante mais ces temps-ci mon cerveau fonctionne environ 20/24H et je pass emon temps dans une série de visionnage (tu n'as même pas idée du nombre de truc que je dois voir, une sorte de défi...) . Anywayje crois que je dois te rappellez l'essence de l'ininterressant... Tu la trouveras sur le net et sur les moments cultes d'une personne....... Tu partages et c'est quelque chose d'énorme car tu ouvres des portes, tu offres tes moments de libertés aux pauvres fous qui hantent cet espace informatique. Là où moi je vis dans mon bunker, un Barret . 82 dans les mains pour survivre, toi tu arpentes ce monde qui me/nous dépasse avec pour seul bible de predicateur tes errances artistiques. Aucun de nous n'a raison, mais au moins je suis sûr que quelques brebis ici et là te seront reconnaissante de leur avoir montrer pas UNE mais des voies.

Et puis toi tu les guide, moi jeles descends.

N'oublions jamais qu'il y a toujours un parano dansson bunker.

Je te crache dessus, et serait là pour le 300 ème posts ainsi que tous les autre.

B.Gummer.

Ecrit par : Le Daron | 30.03.2008

alors comme ça Aniki, y a un peu de place pour de jolies phrases entre tes crocs? bien content que tu les offre à ton bon vieux Denny dans le besoin...

t'es sûr que t'aura pas atteint les 40ans avant le 300ème post mon vieux?

"Et puis toi tu les guide, moi jeles descends."

tu crois qu'ils ont compris que je les guidais vers toi? ;)

merci ol' rain dog...j'espère que tu m'as filé la rage...la bonne.

Ecrit par : Ancetta | 31.03.2008

jolie 150ème poste! ;)
content du chemin parcouru et c'est avec un plaisirs toujours renouvellé que je lis vos blog à tout les deux même si je post jamais de comment! ;)

Ecrit par : leroy | 01.04.2008

De toutes façons, est-ce que c'est important de dire des choses sans cesse primordiales?

Ecrit par : Esther | 08.04.2008

Un blogue, c'est un work-in-progress, aussi cela peut prendre du temps avant de prendre forme. Et peut-être que la forme finale étant le but, il vaut mieux continuer à explorer que d'arriver à l'objectif...

Quant à son côté qu'on dit narcissique, je m'encourage en pensant que j'aime mieux affirmer des pensée et échanger des idées avec ceux que ça intéresse que de n'en rien faire.

Ecrit par : Inukshuk | 09.04.2008

Bonjour,
Je ne sais pas qui vous êtes, mais peu importe. Je suis l'auteur de la "chose que vous avez volée" (publiée il y a maintenant un bon bout de temps !), et bien content que ce texte vous ait touché car il a une certaine importance pour moi. Merci donc et bon courage pour la suite de votre blog.
M.B.

Ecrit par : marc bruimaud | 19.06.2008

j'suis juste quelqu'un qui essaie de mettre un pied devant l'autre, avec des films les uns au bout des autres...et qui verse une larme sur votre texte à chaque fois goddamn it! :)

Ecrit par : Ancetta | 25.06.2008

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